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Côte d'Ivoire vs Sénégal : qui gagnera la prochaine décennie de l'assurance en Afrique de l'Ouest ?
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Côte d'Ivoire vs Sénégal : qui gagnera la prochaine décennie de l'assurance en Afrique de l'Ouest ?

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✓ DAILIX FINANCE· 03 juillet à 01:00· 12 min de lecture

Deux géants du marché CIMA, deux vitesses de transformation : pendant qu'Abidjan légifère sur le chantier et le numérique, Dakar mise sur le pétrole, le Takaful et la bancassurance inclusive.

En juillet 2025, la CIMA — la Conférence Interafricaine des Marchés d'Assurances, régulateur commun à quatorze États africains francophones — a fait entrer en vigueur deux règlements d'un coup : le Règlement n°0002/CIMA/PCMA/PCE/2025 sur la digitalisation des contrats vie et non-vie, et le Règlement n°0003/CIMA/PCMA/PCE/SG/2025 sur la lutte contre le blanchiment dans la distribution en ligne. Cet embouteillage normatif, rare dans l'histoire de l'institution fondée en 1992 à Yaoundé, révèle l'ampleur du chantier en cours. Au même moment, la BRVM affichait ce 3 juillet 2026 un indice Composite à 460,55 points (+0,7 %), signe que les investisseurs regardent la zone avec un intérêt renouvelé. Mais derrière une façade de croissance régionale harmonieuse se cachent deux trajectoires bien distinctes : celles de la Côte d'Ivoire et du Sénégal, les deux premiers marchés d'assurance de la zone CIMA, qui s'affrontent désormais dans une compétition silencieuse mais décisive.

En UEMOA, l'assurance croit à 10 % par an mais pèse moins de 1 % du PIB : c'est le paradoxe à résoudre d'urgence.

Le grand écart des chiffres

Les données de 2025 sont sans appel. Le marché ivoirien de l'assurance a atteint 688,8 milliards de FCFA en 2025, en hausse de 9,9 % sur un an, selon les données provisoires compilées par l'ASACI (Autorité de Supervision de l'Assurance et de la Microfinance). La Côte d'Ivoire consolide ainsi sa position de premier marché de la zone CIMA — une zone qui regroupe quatorze États africains francophones, dont les membres de l'UEMOA, le Cameroun, le Gabon, le Congo et d'autres.

Face à cela, le marché sénégalais de l'assurance a atteint 311,2 milliards de FCFA de chiffre d'affaires en 2025, contre 249 milliards en 2022 — une progression cumulée de 25 % en trois ans, à un rythme annuel moyen de 7,7 %. Ce résultat provisoire conforte le Sénégal au deuxième rang des marchés d'assurance de la zone CIMA. L'écart absolu est donc presque du simple au double, mais le Sénégal affiche une dynamique soutenue. Ce résultat place le Sénégal au deuxième rang des marchés de l'espace CIMA, derrière la Côte d'Ivoire.

Les structures internes divergent aussi. En Côte d'Ivoire, la branche non-vie (IARD) atteint 386,8 milliards de FCFA avec une progression de 7,5 %, dominée par SanlamAllianz, GNA et NSIA qui concentrent l'essentiel de la valeur créée. En ce qui concerne le premier trimestre 2026, SanlamAllianz tient sa première place avec 53,4 milliards FCFA, en hausse de 3 %, tandis que GNA développe 25,5 milliards avec une augmentation marquée de 19 %. Au Sénégal, le secteur compte 27 compagnies, dont 18 en IARD et 9 en vie, avec les assurances dommages représentant 187,5 milliards de FCFA et l'assurance vie 123,7 milliards.

La réforme réglementaire : Abidjan précurseur

Sur le plan réglementaire, la Côte d'Ivoire a clairement pris une longueur d'avance dans l'expérimentation des nouvelles obligations. En décembre 2025, le gouvernement ivoirien a introduit deux assurances obligatoires pour tout chantier de construction : l'assurance tous risques chantier et l'assurance responsabilité civile décennale. Cette réforme, adoptée en conseil des ministres le 3 décembre 2025, oblige toute entreprise intervenant sur un chantier à se couvrir avant l'ouverture des travaux, quels que soient la taille du projet et le type d'ouvrage.

L'enjeu est considérable : le BTP représente plus de 7 % du PIB ivoirien, avec des projets phares comme le troisième pont d'Abidjan, les extensions d'autoroutes et la multiplication des immeubles résidentiels. Plus de 200 accidents mortels ont été recensés sur les chantiers ivoiriens entre 2020 et 2024 selon le ministère du Travail. Les compagnies comme Allianz Côte d'Ivoire, NSIA Assurances ou SUNU Assurances proposent déjà ces produits, avec une police standard coûtant entre 0,5 % et 2 % du montant des travaux. Pour un chantier de 100 millions FCFA, la prime avoisine 1 à 2 millions FCFA.

Cette évolution ivoirienne contraste avec la posture sénégalaise, qui avait certes adopté une loi similaire sur l'assurance chantier dès 2018 — et selon des estimations publiées, une loi similaire adoptée en 2018 au Sénégal a réduit les sinistres de 25 % — mais qui n'a pas encore déployé un arsenal réglementaire aussi dense sur le front digital et construction en 2025-2026. La Côte d'Ivoire avance donc à marche forcée sur plusieurs fronts simultanément, s'appuyant sur sa croissance économique (PIB estimé à environ 7 % pour 2025) pour financer sa mutation réglementaire.

Le Takaful : Burkina devance, Sénégal hésite

C'est dans le champ du Takaful — l'assurance islamique fondée sur la solidarité mutuelle entre participants et l'interdiction de la riba (intérêt) et du gharar (incertitude spéculative) — que les contrastes sont les plus saisissants au sein de la zone UEMOA. Rappelons que la CIMA a adopté le Règlement n°003/CIMA/PCMA/PCE/2019 portant réglementation des opérations d'assurance Takaful dans ses États membres, consacrant le Takaful au Livre IX du Code des Assurances. Ce texte précise deux branches possibles — Takaful général et Takaful famille — et exige un capital social minimum de 3 milliards de FCFA pour toute société exclusivement agréée Takaful.

Dans ce cadre, c'est le Burkina Faso qui a franchi le pas le premier, de manière spectaculaire : après avoir obtenu l'agrément du régulateur, Coris Assurances Vie Burkina a officiellement lancé son assurance Takaful le 17 avril 2025. Ce produit, conforme aux principes de la finance islamique, vise à offrir une alternative aux produits conventionnels en adoptant un mode de gestion participatif et solidaire. Selon les données de Coris Assurances Vie Burkina, le taux de croissance des compagnies Takaful dépasse celui des assurances conventionnelles, atteignant environ 25 %. C'est un signal fort : dans un pays où la population est majoritairement musulmane, la demande de produits halal est bien réelle.

Le Sénégal, pourtant le marché le plus mature en termes de finance islamique dans l'UEMOA avec deux banques islamiques pures — la Banque Islamique du Sénégal (BIS) et la Banque Islamique du Niger (BIN) — n'a pas encore enregistré de lancement Takaful de grande envergure en 2025. Le paradoxe est frappant : on dénombre environ 23 institutions financières islamiques dans l'UEMOA (banques, microfinance et institutions de Takaful), mais les opérateurs Takaful de plein exercice restent encore très rares et la plupart fonctionnent sous forme de guichet (« window Takaful »), c'est-à-dire une extension d'agrément accordée à une compagnie classique. À titre de comparaison révélatrice, l'Algérie, hors zone CIMA, a enregistré en 2025 une croissance de plus de 70 % de son assurance Takaful, avec El Djazair Takaful parvenant à fédérer près de 58 000 participants à fin 2025 et visant 100 000 en 2026. L'écart de maturité est vertigineux.

La bancassurance : le modèle maghrébin s'impose

Si le Takaful peine à décoller au Sénégal, la bancassurance y a, elle, explosé — grâce précisément à des acteurs venus du Maroc. Wafa Assurance Vie Sénégal, filiale d'Attijariwafa Bank implantée depuis 2014 au Sénégal, est devenue l'un des opérateurs de référence de l'assurance vie au Sénégal avec une part de marché de 18,6 %, grâce à son modèle bancassurance éprouvé et la synergie avec son partenaire CBAO. Les produits distribués en agences bancaires — épargne retraite « Age d'Or Retraite », « Plan Education », capitalisation « Capital Plus » — sont accessibles à partir de 5 000 FCFA de prime mensuelle, ce qui les positionne clairement sur le segment de l'inclusion financière.

En Côte d'Ivoire, la dynamique bancassurance est également forte : l'assurance vie a connu une accélération notable en 2025, portée notamment par les produits d'épargne distribués via les canaux bancaires. Le premier trimestre 2026 confirme la tendance, avec le secteur vie et non-vie combinés atteignant 271 milliards de FCFA, soit +10,7 %, l'assurance vie accélérant le plus, portée par les produits d'épargne et la bancassurance. La différence avec le Sénégal tient dans la concentration : en Côte d'Ivoire, le taux de pénétration de l'assurance est de 1,2 % en 2025 — contre 1,48 % du PIB au Sénégal — mais le marché est porté par une classe moyenne plus large et des revenus per capita plus élevés qui facilitent l'accès aux produits d'épargne structurée.

La bancassurance dans la zone UEMOA doit beaucoup à la transposition des accords de Bâle III par la BCEAO, qui a contraint les banques à chercher des relais de revenus hors du bilan strict, rendant les commissions d'assurance particulièrement attractives. Ce n'est pas un hasard si le passage du capital social minimum de 3 à 5 milliards de FCFA pour les compagnies d'assurance dans la zone CIMA a coïncidé avec le dynamisme de la bancassurance dans l'espace UEMOA. Cette réforme a encouragé le partenariat avec les banques qui y ont perçu une opportunité d'augmenter leur prise de participation dans le capital des compagnies d'assurance.

Le défi du taux de pénétration

L'obstacle structurel le plus emblématique reste le taux de pénétration de l'assurance dans la zone. La Côte d'Ivoire affiche un taux de pénétration de 1,2 % en 2025, le Sénégal de 1,48 % du PIB — mais la prime moyenne par habitant au Sénégal n'est que de 16 319 FCFA, très en deçà de la moyenne africaine. La zone CIMA dans son ensemble pèse moins de 1 % du PIB en primes, alors que le Maroc ou le Kenya atteignent 3 %, et la moyenne mondiale avoisine 6 à 7 %. Ce paradoxe — croissance soutenue mais pénétration anémique — s'explique par la structure démographique et l'inadaptation de l'offre.

La Fédération sénégalaise des sociétés d'assurances (FSSA) a formulé le diagnostic sans ménagement : le faible taux de pénétration est le signe d'une inadaptation de l'offre aux réalités socioéconomiques locales, conjuguée à un déficit structurel d'éducation financière. Au Sénégal, le secteur identifie trois leviers simultanés à horizon 2030 : d'abord les champs pétroliers et gaziers (Sangomar, Grand-Tortue Ahmeyim) qui génèrent des besoins massifs de couverture ; le Pool pétrolier et gazier, qui regroupe toutes les compagnies sénégalaises pour assurer collectivement ces risques, est déjà en place. Ensuite, la diversification des canaux de distribution via le mobile money (Orange Money, Wave) et la microassurance.

En Côte d'Ivoire, les technologies intelligentes — assurances pay-as-you-drive couplées au mobile money Orange Money ou MTN MoMo — pourraient porter le taux de pénétration à 3 % d'ici 2030, générant selon des estimations 500 milliards FCFA de primes supplémentaires. La CIMA a accompagné cette évolution avec le Règlement n°01/CIMA/PCMA/CE/SG/2024 sur la distribution digitale et la cybersécurité, puis le Règlement n°0002/CIMA/PCMA/PCE/2025 qui adapte les régimes vie et non-vie aux pratiques électroniques — souscription en ligne, gestion de contrat, règlement de sinistres via des canaux numériques.

La nouvelle vague réglementaire CIMA

Depuis le 10 juillet 2025, le secteur des assurances en Afrique francophone connaît une transformation réglementaire majeure avec l'entrée en vigueur du Règlement n°0003/CIMA/PCMA/PCE/SG/2025. Ce texte impose un durcissement significatif des obligations pour les assureurs, notamment en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux, le financement du terrorisme et la prolifération des armes. Cette réforme exige une refonte complète des processus commerciaux, de gestion et de conformité dans un cadre normatif plus strict. Elle encadre également strictement la digitalisation du secteur afin d'harmoniser les pratiques entre pays membres.

Ce train de réformes illustre la maturité croissante du régulateur communautaire, fondé en 1992 par le traité de Yaoundé. La CIMA regroupe quatorze États, institue un code communautaire commun, et ses organes — le Conseil des Ministres des Assurances (CMA) et la Commission Régionale de Contrôle des Assurances (CRCA) — supervisent l'ensemble des marchés nationaux. Le régulateur a également organisé des séminaires sur la cybersécurité et la souscription électronique pour accompagner la mise en œuvre de ces nouvelles pratiques. L'enjeu est de taille : l'hétérogénéité des marchés est réelle — 11 pays de la CIMA ont un taux de conformité aux réformes de capital supérieur à 60 %, mais des petits marchés comme la Guinée-Bissau ou le Tchad peinent encore à s'aligner.

La principale limite de la CIMA reste l'absence d'agrément unique transfrontalier pour les assureurs, contrairement aux banques qui bénéficient de cet agrément depuis 1999 dans l'UEMOA. Cette lacune freine les économies d'échelle et l'innovation produit dans une zone où la mutualisation des risques serait pourtant décisive pour réduire les primes et améliorer la couverture des sinistres.

Sénégal pétrolier, Côte d'Ivoire constructive

Les perspectives à moyen terme dessinent deux chemins de croissance distincts. Le Sénégal mise sur la rente pétrolière et gazière pour capitaliser son secteur assurance : l'entrée en production des champs de Sangomar et de Grand-Tortue Ahmeyim génère des besoins de couverture considérables, notamment en responsabilité civile industrielle, risques environnementaux et assurance des installations offshore. Le secteur s'engage à renforcer sa capacité locale de souscription et de réassurance pour maximiser la rétention nationale des primes — un enjeu de contenu local directement lié aux priorités de l'État. Les taux de couverture de la marge de solvabilité atteignent 510 % en assurance Dommages et 298 % en assurance Vie, des niveaux largement supérieurs aux exigences réglementaires CIMA, témoignant d'une solidité financière réelle.

La Côte d'Ivoire, de son côté, mise sur la densification : multiplication des assurances obligatoires (chantier, automobile), digitalisation accélérée de la distribution, attractivité renforcée pour les assureurs étrangers. Des acteurs challengers comme Schiba, Activa et Wafa affichent des taux de croissance impressionnants, certains dépassant les 40 % en 2025, signalant que le marché ne se joue plus uniquement sur la taille et l'ancienneté, mais sur la capacité d'adaptation, la digitalisation des processus et la proximité avec des segments encore peu assurés. La baisse du taux directeur de la BCEAO à 3,00 % depuis mars 2026 (-25 points de base) contribue à réduire le coût de financement des provisions techniques, donnant aux compagnies un peu d'air supplémentaire pour leurs placements obligataires — notamment dans les OAT UEMOA récemment émises (Côte d'Ivoire 100 milliards FCFA, Sénégal 100 milliards FCFA).

À l'horizon 2030, la question n'est plus de savoir si les marchés d'assurance de l'UEMOA vont croître, mais à quelle vitesse et selon quel modèle. Le Sénégal a l'avantage d'un taux de pénétration légèrement supérieur et d'une finance islamique plus enracinée, qui pourrait faire du Takaful un vecteur d'inclusion pour ses 18 millions d'habitants majoritairement musulmans. La Côte d'Ivoire, avec près du double de primes collectées et une législation en pointe sur la construction et le numérique, joue la carte de la densification et de l'innovation produit. Dans les deux cas, la CIMA — dont la croissance économique de l'UEMOA a atteint 6,7 % en 2025 offre un contexte favorable — restera l'arbitre et l'architecte du cadre dans lequel se jouera cette compétition. Les dirigeants des deux rives du golfe de Guinée auraient tort de sous-estimer ce régulateur silencieux : c'est lui qui fixe les règles du jeu pour le prochain milliard de primes.

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Dailix Finance
Rédaction finance islamique